Accord d’Idleb : une nouvelle donne défavorable à la France en Syrie

L’accord russo-turc sur la province d’Idleb consacre, au moins temporairement, la vision russe des solutions à suivre pour sortir du conflit civil syrien. Une réalité à laquelle la France tente de s’adapter.

 

Le sommet réunissant le président russe Vladimir Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, qui a eu lieu lundi 17 septembre à Sotchi, a débouché sur un accord russo-turc sur le sort à réserver à la province d’Idleb, au Nord-Est de la Syrie. Cette région syrienne, située le long de la frontière truque, accueille le dernier bastion rebelle du pays. Elle est contrôlée par le mouvement djihadiste Hayat Tahrir Al-Cham, mais regroupe toutes les factions qui ont fui les autres régions rebelles tombées aux mains des forces russo-syriennes.

Le texte sur lequel se sont accordés les parties introduit une zone démilitarisée de 15-20 km de large, qui sera supervisée par les forces turques et la police militaire russe. L’accord prévoit aussi le retrait de toutes les armes lourdes et de « tous les combattants radicaux » d’ici au 10 octobre prochain[1]. Il prévoit enfin « le retour des institutions (…) syriennes et la reprise de leurs missions avant la fin de l’année » – des termes vagues qui gagneraient à être précisés, puisque c’est dans le détail que les divisions les plus importantes subsistent.

 

Il s’agit de la première pierre dans un processus qui promet d’être tortueux. Aussi beaucoup se demandent s’il tiendra la route. Beaucoup d’habitants d’Idleb doutent de la solidité de l’engagement des forces loyaliste de Bachar al-Assad, et y voient une manœuvre à court terme. Il en est de même pour les agences de l’ONU et les organisations humanitaires, qui craignent que la situation devienne un nouvel Alep. Ils mettant en garde en cas d’offensive contre un « bain de sang » qui pourrait devenir la « pire catastrophe humanitaire » du XXIe siècle.

 

De fait une des priorités du Kremlin est de préserver une bonne relation avec la Turquie. Ankara, de son côté ne veut pas de guerre ouverte à ses portes ; elle accueille déjà plus de trois millions de réfugiés syriens sur son sol, et craint qu’un chaos prolongé dans la région ne renforce la position des Kurdes syriens. Aussi, depuis le début du conflit, Erdogan cherche à maintenir le calme à sa frontière. La Russie, quant à elle, pense à l’après conflit et veut garder une puissance sunnite dans son camp pour contrebalancer la présence des milices chiites pro-iraniennes dans le nord du pays.

L’Iran a également accueilli l’accord favorablement, saluant une « diplomatie intensive et responsable » et un « un engagement ferme en faveur de la lutte contre le terrorisme ». Téhéran veut aussi éviter une escalade. Damas, en revanche, voit cet accord d’un mauvais œil. Le régime syrien rappelait encore récemment son intention de mener à bien sa « guerre contre le terrorisme, jusqu’à la libération de tout le territoire syrien ». Il voit une victoire militaire de terrain comme le meilleur moyen de réaffirmer sa suprématie et de décourager toute opposition. Aussi ils pourraient essayer de saboter l’accord.

 

Quelles conséquences pour la position française dans la région ?

Dans tous ces développements récents, la France a brillé par son absence. Une absence qui va à l’encontre de son engagement de soutenir l’opposition et œuvrer pour créer les conditions d’une transition politique crédible. La réaction de Paris au traité de Sotchi a d’ailleurs été plutôt tiède : « La France prend note de cette annonce, dont les modalités doivent encore être précisées par les parties russe et turque. Dans l’immédiat, notre attention va à la cessation effective des hostilités et à l’accès libre et sans entrave de l’aide humanitaire à Idlib, où vivent trois millions de civils, dont la moitié sont déjà des déplacés internes et les deux tiers dépendent de l’aide internationale[2]. »

En réalité, il coexiste deux voies de négociations parallèles pour mettre un terme au conflit syrien – la première menée par Vladimir Poutine et ses alliés, et la seconde par les occidentaux. Or, force est de constater que récemment, les entreprises occidentales n’ont pas abouti. Si tous veulent voir une fin la plus rapide possible au conflit, les priorités de chaque pays diffèrent. Pour la France, il est crucial de ne pas permettre aux crimes de guerres commis depuis 2011 de rester impunis. C’est ce postulat qui l’a poussé par le passé à exiger le départ de Bachar Al-Assad.

 

Les priorités françaises couvrent plusieurs terrains. La justice française est par exemple saisie du rapport César pour crimes contre l’Humanité, enlèvements et torture. Paris soutien au Mécanisme d’enquête international, indépendant et impartial sur la Syrie (IIIM). Une enquête est actuellement ouverte pour une possible violation par le Régime de Damas de la convention internationale d’interdiction des armes chimiques (1993) à laquelle le régime syrien a adhéré en 2013.

« Aucune solution politique ne sera trouvée tant que l’utilisation de l’arme chimique restera impunie », rappelait Jean-Yves Le Drian le 16 avril dernier. Les suspicions sont très fortes, aussi, à titre préventif, Paris veut procéder au démantèlement de l’intégralité du programme chimique syrien de manière vérifiable et irréversible.

 

Faute de soutien solide de Washington, et faute de politique de défense européenne, ces exigences ont toutefois placé la France quelque peu hors-jeu dans cette équation – et ce traité vient le souligner cruellement. De fait, les pays les plus présent sur le terrain, la Russie, l’Iran et la Turquie, dictent actuellement le jeu. Cela a été particulièrement clairement illustré par la visite à Damas d’une délégation Kurde (les alliés les plus proches de la France dans la région), fin juillet, pour une série de rencontres avec de hauts responsables syriens[3].

Avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, on assiste toutefois à un changement de discours. Un accent est désormais mis sur la lutte contre Daech et l’accès de l’aide humanitaire aux populations civiles. Le Président parle désormais d’« enclencher une dynamique collective pour parvenir à un règlement politique du conflit »[4]. Lors de la traditionnelle Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices, il a même noté « n’avoir jamais fait de la destitution de Bachar Al-Assad une condition préalable à une action diplomatique ou humanitaire en Syrie ».

 

Ce revirement lucide par rapport à l’intransigeance de François Hollande montre que la diplomatie française a appris de ses erreurs, et que le gouvernement compte maintenant changer son fusil d’épaule pour revenir dans le jeu. A ce titre, le choix de François Sénémaud, ancien ambassadeur de France à Téhéran, pour occuper le poste de représentant personnel du président de la République pour la Syrie, n’est pas anodin.

« Macron [veut] montrer qu’il veut s’impliquer davantage en Syrie, après que la France et l’Europe ont pratiquement abandonné le dossier ces dernières années à la Russie, l’Iran et la Turquie » soulignait justement Agnès Levallois, vice-présidente de l’Institut de recherche et d’étude sur la Méditerranée et le Moyen-Orient[5].

Des action concrètes ont même été lancées comme la distribution d’aides humanitaires avec la Russie, fin juillet, dans la Ghouta orientale aux portes de Damas. Un réel dégel avec Moscou nécessitera cependant la mise en œuvre loyale des accords de Minsk en Ukraine. Le soutien à Téhéran pour maintenir en vie l’accord sur le nucléaire iranien pourrait lui aussi servir de nouveau point d’entrée dans les négociations sur l’avenir de la Syrie, et plus largement dans la région.

Mais attention, une transition politique reste un enjeu majeur – ne serait-ce que pour la crédibilité diplomatique occidentale. L’autre risque est que l’Europe récupère – et porte seule – la délicate tâche de la reconstruction de la Syrie, une fois que les Russes y auront sécurisé leurs intérêts stratégiques par la force.

 

[1] https://abonnes.lemonde.fr/syrie/article/2018/09/18/syrie-l-accord-russo-turc-de-sotchi-offre-un-repit-aux-rebelles-d-idlib_5356692_1618247.html ?

[2] https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/syrie/evenements/actualites-2018/article/syrie-q-r-extrait-du-point-de-presse-18-09-18

[3] https://www.challenges.fr/monde/une-delegation-arabo-kurde-a-damas-pour-des-pourparlers_603919

[4] https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/syrie/guerre-en-syrie-comprendre-la-position-de-la-france/

[5] https://www.liberation.fr/planete/2018/08/27/que-pourra-le-representant-personnel-de-macron-pour-la-syrie_1674840

Contact Us

We're not around right now. But you can send us an email and we'll get back to you, asap.