Europe: relever le défi Trump. Conférence par Pascal Boniface

Monsieur Pascal Boniface, spécialiste des questions stratégiques internationales s’est exprimé lors d’une conférence organisée par l’Institut des Hautes études de défense nationale. Cette allocution a eu lieu sur le site de l’École militaire, le 14 janvier 2019 à l’occasion de la sortie de son livre : « Requiem pour le monde occidental ».

Trump, une surprise pour l’Europe

Donald J Trump, l’actuel président des Etats-Unis nous lance un défi de taille que nous, français et européens, n’avions pas vu venir. Que ce soit sa nomination en tant que candidat républicain, ou sa victoire à l’élection présidentielle américaine face à Hillary Clinton, l’ascension de Trump a été une « surprise » en Europe. Cette victoire inattendue, est liée à notre européocentrisme qui nous fait penser les Etats-Unis à l’image des américains établis en France, alors en grande majorité contre l’accès au pouvoir du candidat républicain.

Après ce choc, un sentiment de peur s’est installé : les fondements de l’alliance atlantique allaient -ils être remis en cause ?

C’est une question à laquelle il n’est pas aisé de répondre puisqu’il existe deux politiques étrangères américaines. Il y a d’une part la vision internationale manichéenne et unilatérale de Trump, il y a aussi celle de ceux qui l’encadrent et qui tempèrent ses colères et tweets intempestifs.

Au sujet de l’OTAN par exemple, Trump a d’abord fait peur à ses alliés, en menaçant de quitter l’organisation, pour ensuite obtenir ce qu’il demandait : qu’ils augmentent leur participation au budget. La chute de l’OTAN n’est donc plus d’actualité, mais il semble que nous ayons peu de choix face aux demandes unilatérales du président américain.

Pourtant, dans la politique étrangère de Trump , nous retrouvons la politique voulue par ses électeurs. D’un point de vue extérieur, Trump peut sembler fantasque et ses décisions sur le plan international illogiques. En réalité, ses décisions suivent une logique implacable. Il tient compte des gens qui ont voté pour lui, ne considérant aucunes autres références, qu’elles soient internationales ou de politique interne. Par exemple, la décision de Trump de sortir de l’UNESCO, est justifiée par le désintérêt de ses électeurs envers cette organisation. Pour les américains qui soutiennent leur président, l’argent alloué à l’UNESCO est dépensé inutilement, au détriment de la population américaine, puisque cet «investissement » n’apporte rien de concret aux Etats-Unis. Un autre exemple est l’Iran. Les électeurs de Trump détestent le pays et les démarches du président pour le déstabiliser sont populaires.

Donald J Trump n’a pas peur d’instaurer ouvertement un climat tendu à l’international car son but est de satisfaire son électorat et de booster l’économie de son pays. A cette fin, il compte sur une augmentation des dépenses militaires et des achats d’armes. Le déséquilibre international actuel sert à justifier de telles dépenses.

Si Trump pousse la dérive unilatéraliste à un certain extrême, il ne l’a pas créée. La stratégie d’hégémonie libérale n’est pas nouvelle. Rappelons à cet effet que l’intervention en Irak n’a pas eu lieu sous Trump. Sous Obama aussi, les décisions internationales ont pu être unilatérales, notamment les sanctions économiques opposées à la BNP pour avoir commercé avec le Soudan et l’Iran. Force est de constater que cet unilatéralisme n’est pas neuf. Il est toutefois poussé à son extrême par l’administration Trump et nous oblige à réagir.

Le renouveau du jeu international

La posture non-réciproque de Trump nous pousse à redistribuer les cartes. Même s’il semble compliqué d’envisager un jeu international différent, la montée des populistes, notamment à la tête de grandes puissances, Trump aux Etats-Unis, ou Bolsonaro au Brésil, mais aussi le Brexit, nous force à revoir l’organisation mondiale.

En tant qu’européens, nous étions habitués à une dépendance de sécurité face aux américains, héritée de la seconde guerre mondiale et du plan Marshall mis en place au lendemain de ce conflit. Afin de continuer à bénéficier de cette protection, nous avons été contraints à maintes reprises, de suivre les américains sur des décisions internationales partiales. Nous avons perdu notre indépendance stratégique au nom de la pseudo sécurité insufflée par l’OTAN. Nous avons fini par croire qu’elle était vectrice de notre identité européenne. Au moment de sa création, l’OTAN avait comme mission de nous protéger de la menace russe. Mais cette menace n’est plus d’actualité depuis la fin de la guerre froide, la Russie n’étant alors que l’ombre d’elle-même. Même si le pays s’est refait une santé économique à partir des années 2000 et qu’il est revenu dans le jeu international, le budget militaire et de défense russe représente, aujourd’hui,60 milliards de dollars. Il est bien inférieur à celui des pays européens membres de l’OTAN, qui s’élève à plus de 250 milliards. L’Otan a donc survécu à la disparition de la menace qui avait justifié sa création. En règle générale, les alliances qui se construisent face à une menace s’étiolent naturellement quand cette menace disparaît. Dans cette optique, l’OTAN fait office de contre-exemple. Cette organisation, dont l’utilité a été amoindrie a due assurer sa survie. Elle a protégé le marché européen en évinçant la concurrence et donc en rendant obsolète d’autre forme de défense européenne. C’est en partie la raison pour laquelle il n’existe pas aujourd’hui de Défense européenne performante et indépendante.

Ce manque d’indépendance face aux Etats-Unis nous oblige à être une simple variable d’ajustement dans les relations internationales. Nous avions par exemple trouvé un accord sur le nucléaire iranien qui a pris plus de 10 ans à être formalisé. Il était fondamental puisqu’il permettait d’éviter une guerre dans une région à hauts risques. Or, les seuls pays qui se sont opposés à cet accord sont les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite. Malgré l’importance de cet accord, l’opposition étasunienne a suffit à le rendre obsolète. Ce recul est dangereux puisqu’il augmente le risque de violence dans une zone déjà très chaotique. Pire, le président américain empêche certains pays, comme la France et l’Allemagne, pourtant économies motrices en Europe, de commercer librement avec l’Iran. Les sanctions économiques imposées par le gouvernement américain dans le cadres du blocus qu’il impose sur Téhéran sont sans précédent. Elle représentent en outre, une atteinte à notre souveraineté.

L’Europe face au défi de l’indépendance stratégique

Nous sommes donc arrivés à un point de rupture avec notre ancien allié américain. Et cela pose un défi pour l’indépendance stratégique européenne.

Il faut que les pays européens réalisent qu’ils n’ont plus besoin de la protection américaine. D’autant plus que Trump demande des sacrifices en termes de souveraineté qui n’ont jamais été égalés. Certains diront que la Russie reste un danger. C’est certes un défi stratégique notamment parce que Poutine peut se montrer violent. En termes de capacité militaire cependant, la Russie n’est plus la menace qu’elle a pu représenter pendant la guerre froide.

Par ses demandes irréalistes, Trump se révèle donc être un interlocuteur dangereux qui nous met dans des situations stratégiques défavorables. De plus, il peut être erratique comme lorsqu’il met en avant des accords comme celui nord-coréen qui n’a aucune solution viable. Il est ainsi plus porteur d’insécurité que de sécurité. Alors pourquoi ne nous émancipons pas plus vite de la tutelle américaine ?

Le problème auquel nous faisons face est celui de l’habitude. La dépendance crée des habitudes et les habitudes créent des automatismes. Nous n’arrivons pas à nous en émanciper pour envisager un autre ordre mondial où nous aurions plus d’indépendance et donc plus de responsabilité internationale. C’est le piège de la toile civilisationnelle occidentale. Nous n’arrivons pas à imaginer un autre leader du monde occidental que les Etats-Unis. Leur soft power influence fortement notre vision des relations stratégiques, et donc notre place sur la scène internationale.

Pourtant, à l’international, notre valeur essentielle est le multilatéralisme. C’est pour nous européens, une vertu fondamentale dans nos relations avec le reste du monde. En cela, nous nous distinguons de la politique de Trump, et il devient impossible de rester dans son sillage stratégique. En suivant la politique américaine, nous poussons en effet la Russie et l’Iran dans les bras des chinois et nous perdons ainsi une ligne stratégique importante.

Dans cette perspective, l’autonomie stratégique européenne est nécessaire. Une solution serait une réponse conjointe du couple franco-allemand. La France doit convaincre l’Allemagne qu’elle a à gagner à défendre notre souveraineté face à Trump. Cela passerait par un partenariat stratégique pour créer une dynamique d’émancipation en Europe. Il est en effet nécessaire de prendre Trump au sérieux et de lui opposer une indépendance stratégique européenne. Nous ne pouvons raisonnablement pas laisser les américains nous dicter avec qui nous pouvons commercer.

Pour autant, il n’est pas nécessaire quitter l’Otan, mais il faut œuvrer pour son européanisation. Nous n’avons pas les moyens, pour le moment, en termes d’outils et d’armement pour assurer notre défense. Mais ça n’est pas une raison pour rester dans cette situation de dépendance. Devant cette nouvelle menace, l’Europe doit s’organiser.

Pour conclure son allocution, Pascal Boniface insiste sur le fait qu’il ” faut être conscient du défi Trump, le relever et le gagner”

Pour ce faire, l’Europe doit sortir du somnambulisme stratégique dans lequel elle est plongée,et se penser en dehors du carcan idéologique d’un monde occidental soumis à l’agenda américain.

Pascal Boniface plaide pour une Europe autonome qui ne réagit pas seulement en fonction de la peur de la Russie et sous la protection exclusive des États-Unis. D’après ce spécialiste des relations internationales, les États-Unis et l’OTAN exagèrent aujourd’hui volontairement la menace russe dans le seul but de maintenir la domination américaine sur l’Europe. C’est pourquoi il appelle la France à réagir et à entraîner au moins une partie des pays européens avec elle. Seule, la France n’aurait pas les moyens de ce combat. Une des premières solutions proposées par Pascal Boniface pour sortir de notre dépendance stratégique face aux Etats-Unis est de moins recourir aux dollars dans nos échanges commerciaux. Le dollar comme monnaie étalon permet en effet aux Etats-Unis d’imposer des sanctions unilatérales à d’autres pays. Commercer en euro serait une bonne façon de contourner ces sanctions et de rendre moins vulnérables les économies européennes face aux décisions américaines.

Contact Us

We're not around right now. But you can send us an email and we'll get back to you, asap.