France et Australie : alignement stratégique sur le Pacifique

En début de mois, l’Australie et la France signaient un accord de partenariat stratégique rehaussé (Strategic Partnering Agreement) ouvrant la voie à contrat de construction de douze sous-marins de dernière génération construits par l’industriel français Naval Group (ex-DCNS). Un rapprochement stratégique qui augure une position commune dans le Pacifique.

Une coopération renforcée

La France va fournir douze sous-marins d’attaque de la classe Barracuda à l’Australie (transfert de nouvelles technologies et de capacités de production avancées), qui entreront en service aux alentours de 2030. « C’est un contrat de mariage pour 50 ans », s’amusait Michael Fullilove, directeur exécutif du Lowy Institute, un think tank basé à Sidney. C’est surtout la première grande réalisation dans le cadre de l’accord intergouvernemental qui lie Paris à Cambera, signé en décembre 2016.

« Il faut beaucoup de confiance de la part de l’Australie pour parier sur la France, et beaucoup de confiance de la part de la France pour partager avec l’Australie des compétences qui sont tellement au cœur de notre souveraineté, de notre autonomie stratégique et qui résultent d’investissements immenses pendant des décennies » résumait pour sa part la Ministre des Armées française, Florence Parly, au lendemain de l’annonce de ce contrat majeur.

Il n’est pas anodin que ce nouveau développement ait lieu dans le domaine de la défense. Depuis quelques années, l’Australie accroit en effet son budget militaire (avec 2% du PIB comme objectif en 2020) pour garantir son indépendance stratégique. Paris, soucieuse de prendre part à cet effort, avait par exemple invité des militaires australiens à défiler sur les champs Elysées en 2016 lors des célébrations du 14 juillet.

Des alliés historiques

L’Australie est une « puissance moyenne aux intérêts globaux », chantre du multilatéralisme, selon l’expression de l’ancien premier ministre Kevin Rudd. Devant la montée des tensions autour de la mer de Chine – et avec un gouvernement chinois qui ne reconnait que la force – Cambera veut cependant passer la seconde. Ce regain de craintes intervient alors même que Washington tenter de monnayer son soutien stratégique au prix fort. Devant une stratégie américaine illisible, l’Australie a dû réagir, et cherche de nouveaux partenaires.

La relation bilatérale entre la France et l’Australie remonte à la première guerre mondiale. Elle repose par ailleurs sur une communauté de valeurs. Les deux pays disposent d’une frontière commune via la Nouvelle-Calédonie. Pour résumer, Cambera est aujourd’hui le plus proche allié de la France dans le Pacifique. Aussi, ce nouveau rapprochement n’est pas une grande surprise – et il devrait donner lieu à des relations de plus en plus étroites sur le plan militaire et stratégique.

Au-delà de la défense, les deux pays ont également initié une coopération scientifique ambitieuse via le lancement du réseau FRAN (French Researchers in Australia Network). Les liens économiques entre les deux pays sont également importants : l’Australie est notre 7e excédent commercial (1,3 Md€ en 2017). Plus de 600 entreprises françaises (employant 70 000 personnes) y sont implantées. Et ce lien n’a cessé de croitre depuis le début de la décennie.

Une redistribution des cartes dans le Pacifique

« L’équilibre des puissances à l’échelle de la planète bascule vers l’Est, où se trouve l’Australie. La région Asie-Pacifique représente 40% du produit intérieur brut mondial et les deux tiers de la croissance. Pour l’Australie, dont l’économie est très connectée à l’Asie et plus particulièrement à la Chine, cela représente des opportunités énormes. Mais cela s’accompagne, et c’est beaucoup plus délicat, de risques » explique fort justement Michael Fullilove, éminent spécialiste de la région.

La montée en puissance de Pékin inquiète Cambera, notamment la militarisation de la mer de Chine. Pékin ne fait en effet aucun secret de sa volonté de contester la primauté stratégique des Etats-Unis dans la région Indo-Pacifique. La menace est prise très au sérieux en Australie, et l’heure n’est plus à toutes les consiliences. Ainsi Huang Xiangmo, magnat de l’immobilier chinois, a récemment été banni du pays, avec interdiction d’y revenir, sur fond d’accusations d’ingérence politique.

Plus largement, le lien de confiance entre la Chine et l’Australie s’est distendu à cause de suspicion d’espionnage. Cambera accuse notamment les géants chinois du numérique Huaweï et ZTE de manipuler leurs réseaux numériques et de développer un cyber-espionnage invasif. Les deux groupes se sont ainsi vu interdire l’accès au chantier de mise en place du National Broadband Network (5G) dans le pays en août dernier.

Faire front par la démocratie

La stratégie régionale de l’Australie devra selon toute vraisemblance s’appuyer sur ses alliés favorables au libre-échange et au multilatéralisme pour sécuriser la première chaîne d’îles et l’Asie maritime. Cette position offre aux partenaires européens plus d’opportunités de s’engager à ses côtés qu’il y a dix ans, lorsque Washington jouait ce rôle à plein. Or, certains aspects de l’ambition chinoise dan ce qu’elle a de plus immodéré de dérangent aussi à Paris, tant pour ses territoires pacifiques que pour la circulation dans une des routes commerciales les plus importantes du monde.

« Dans ce contexte, le partenariat avec la France est naturel. Nos deux pays sont de vieilles démocraties, des sociétés libérales, des États ayant des intérêts globaux et qui profitent d’un monde ordonné par des règles de droit. Quand la Russie annexe les territoires de ses voisins, cela nous affecte l’un et l’autre, quelle que soit la distance », note Michael Fullilove. Dans une époque troublée, l’idée d’axer notre stratégie opérationnelle sur les valeurs démocratiques semble en train de s’imposer.

Or, force est de constater que les Etats-Unis ne sont pas aujourd’hui les plus fervents défenseurs de ces valeurs – un récent notamment illustré par l’admiration de Trump pour les autocrates de tout bord. La position de l’Australie, du fait de son histoire et de son emplacement, est basée sur un équilibre complexe entre Chine et USA. Ce double lien pourrait être compromis à l’heure ou Donald Trump affiche une hostilité latente à l’égard de Pékin et bat le tambour pour que ses alliés lui emboitent le pas.

Au même moment, Xi-Jinping tire à boulets rouges sur le système démocratique – plus grande menace à l’hégémonie politique du parti communiste chinois à long terme. Il propose l’autoritarisme monopartisan comme alternative logique, à l’heure où les démocraties connaissent une crise de représentativité. Mais ce sont bien sur les valeurs républicaines de démocratie que doit s’organiser le réseau d’alliance de Paris, ainsi que de Cambera. Des prémices de réponse émergent d’ailleurs, à l’image de l’axe Paris-Delhi-Canberra évoqué par Emmanuel Macron lors de son dernier déplacement en Australie.

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