La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : 70 ans d’idées millénaires. Conférence présidée par Madame Christiane Taubira

Madame Christiane Taubira, ancienne Garde des sceaux et ministre de la justice française s’est exprimée lors d’une conférence organisée par l’Institut des Hautes études de défense nationale. Cette allocution a eu lieu sur le site de l’Ecole militaire, le 10 décembre 2018, à l’occasion des 70 ans de la signature de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, outil majeur de la cohésion internationale

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme a été signée par les 58 états membres[1] de l’assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Cette déclaration est à l’image de la création de l’ONU : un mouvement commun des Nations afin d’éviter à tout prix un troisième conflit mondial et meurtrier. L’idée est alors de créer des interdépendances et de rendre concrètement impossible de tels antagonismes entre Etats. La déclaration des droits de l’homme vient renforcer cette interdépendance en déroulant des valeurs communes à travers lesquelles la dignité de la personne humaine ne pourrait plus être remise en question. La Déclaration Universelle Des droits de l’Homme se présente comme une nécessité à l’image de son temps post seconde guerre mondiale. Pour madame la Ministre, elle est l’incarnation du besoin d’imposer le droit dans les relations internationales afin que la force ne soit plus la seule façon de gérer les conflits. Cette déclaration transcende l’ordre mondial préexistant, et tend à rapprocher les Nations autour d’un idéal commun : le respect de la personne humaine, dans le but d’instaurer une paix durable. Il s’agit de diffuser, par la persuasion et le droit, les valeurs libérales et démocratiques dans le monde entier.

Le paradoxe de l’Etat du monde au moment de la signature

Certains des Etats qui défendent en 1948 ce texte sont des empires coloniaux. Il semble alors paradoxal de concilier les droits proclamés dans cette déclaration et les inégalités du système colonial. D’autant plus que les deux grands Etats colonisateurs de l’époque, la Grande-Bretagne et la France, se gardent bien de faire la publicité de cette déclaration solennelle dans leurs empires… Mais, en dépit de ce silence, la décolonisation a en partie été revendiquée au nom des droits de l’homme. Pour conquérir leur liberté, les peuples colonisés, notamment dans les pays du Maghreb, ont mobilisé à la fois la Déclaration universelle de 1789 et celle de 1948. Ainsi, et même s’il existe un paradoxe réel au moment de la signature de cette déclaration, entre les agissements des pays signataires et les droits qu’elle entend faire respecter, Madame Taubira insiste sur le fait que son existence est primordiale et qu’on ne peut nier sa légitimité. La Déclaration de 48 vient en effet rappeler les fondements sur lesquels un monde juste et non violent doit reposer. Plus loin que l’ordre mondial au moment de sa signature, cette déclaration instaure un droit humain qui va au-delà des frontières et donne un idéal à atteindre aux pouvoirs politiques.

Le caractère universel des droits énoncés dans la Déclaration de 1948

Certains détracteurs reprochent à la Déclaration Universelle de Droits de l’Homme un manque d’universalité lié à son occidentalo-centrisme et y opposent la notion de relativisme culturel. En effet, la Déclaration universelle des droits de l’homme est inspirée par une philosophie libérale, que certains dénoncent comme étant centrée sur une vision occidentale du droit et des libertés. La valeur universelle de cette déclaration est donc contestée, puisqu’elle ne représenterait pas les cultures, habitudes et religions des autres parties du monde. C’est dans ce sens, que Valentine Zuber, chercheuse à l’école pratique des hautes études, explique dans un entretien au Monde, « qu’il faudrait désacraliser l’évidence culturelle des droits de l’homme, désoccidenta­liser leur histoire et démythifier le récit hagiographique et téléologique qui les accompagne. » Elle explique par ailleurs, que « le décorum parareligieux, voire millénariste, des droits de l’homme est un frein à leur généralisation ». Et insiste enfin sur le fait qu’il  « est aujourd’hui important de montrer au contraire que les traditions philosophiques ou religieuses des cultures non occidentales et non chrétiennes portent, elles aussi, une attention à la dignité de l’être humain qui peut constituer un bien commun à tous les hommes ».[2]

Madame la ministre nous présente une tout autre vision. Elle reconnait en effet l’application à géométrie variable de ces droits et dénonce surtout l’injustice des sanctions différenciées opposées aux pays en fonction de leur puissance. Elle évoque la nécessité au sein de l’ONU qui est une enceinte diplomatique internationale de se montrer attentive à la diversité de ses membres et d’être plus juste. Elle appelle néanmoins à combattre la contestation d’universalité du texte même. En effet, Madame Taubira nous explique qu’il ne faut pas confondre la culture et le droit. Il peut y avoir des cultures différentes entre les peuples, mais tous les hommes peu importe leur environnement doivent jouir des mêmes droits. La Déclaration est universelle puisque pour la première fois de l’histoire, les droits de l’homme deviennent une source potentielle de droit international destinée à guider l’humanité tout entière. Elle est universelle dans le sens d’un projet politique global qui fait de la dignité de l’être humain l’alpha et l’oméga du bon gouvernement. C’est d’ailleurs cette prétention à l’universalité qui lui confère un statut particulier dans le concert des textes internationaux depuis la mise en œuvre du système moderne des Etats-nations.

L’évolution nécessaire de la Déclaration

L’architecture de la Déclaration Universelle des Droits de l’homme est souvent interrogée. Elle a dû s’adapter à l’évolution du monde et des relations internationales tout en conservant ses principes clairement définis d’égalité entre les Nations et entre les êtres, d’intangibilité des frontières, de droit à l’autodétermination des peuples et ses diverses interdictions comme l’esclavage ou le travail forcé. C’est dans cette démarche d’évolution, mais aussi afin de dépasser sa simple valeur déclarative, que la Commission des droits de l’Homme de l’ONU a ajouté deux pactes. Le pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels et le pacte international relatif aux droits civils et politiques créent ainsi des obligations juridiques collectives permettant la réalisation des droits individuels invoqués en 1948. Cette ouverture à la quatrième génération des droits fonde la pertinence de la Déclaration. Elle est par la suite complétée par des conventions régionales qui la rendent plus opérationnelle. On peut par exemple citer la Convention européenne des droits de l’homme qui comporte des dispositions contraignantes pour les États signataires.

Madame la ministre explique que grâce à cette évolution, la Déclaration de 1948 continue de répondre aux interrogations millénaires comme le droit d’asile, encore débattu. Le droit d’asile est devenu un droit civique après avoir été un droit ecclésiastique, mais il nous interpelle, car c’est bien en respectant les droits de ceux qui frappent à notre porte que nous défendons la pérennité de nos propres droits. Outre l’importante du droit d’asile soulevée par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, madame Taubira évoque la question incontournable de l’égalité hommes femmes. Elle dit : «Il n’y a aucun mérite à naître homme, c’est un pur hasard scientifique, les hommes ne devraient donc pas bénéficier de plus de droits pour être nés ainsi. »

Madame la ministre conclue sur une note positive en insistant sur la pertinence de cette déclaration, et la nécessité de se battre pour réaffirmer ses principes. Elle appelle d’abord à  un optimisme de la lucidité : « Je ne nie pas la complexité des choses et des situations, je choisis de regarder en face et en toute lucidité ces contradictions ». Puis elle invite à un optimisme de la combativité : « Il faut créer les conditions, le cadre institutionnel dans lequel peuvent s’exprimer les intérêts antagonistes ; Pour y parvenir il faut consentir à la politique dans la vie sociale ». Et finalement Madame Taubira nous interpelle à l’importance d’un optimisme volontariste : « Pour assumer sa citoyenneté il faut consentir à ses engagements. Quelques soient tous les défis qui sont devant nous il faut choisir le volontarisme et l’optimisme. Nous devons entretenir cet optimisme qui nous rend combatifs.»


[1] Sur les 58 Etats membres de l’Assemblée, 8 se sont abstenus lors du vote, sans clairement se prononcer contre. (L’Arabie saoudite, l’Afrique du sud, l’Union soviétique, la Pologne, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, le Honduras et le Yémen). Deux Etats étaient absents (Honduras et Yemen).

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/06/70e-anniversaire-de-la-declaration-universelle-des-droits-de-l-homme-la-fin-d-une-utopie_5393556_3232.html

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