Le Brésil, une puissance géopolitique en déclin?

La géopolitique du Brésil a longtemps été pensée d’un point de vue militaire et donc centrée sur une stratégie d’expansion et de consolidation territoriale. Dans les années 80, une géopolitique universitaire se développe, menée par la géographe Bertha Becker. Ce processus de “civilisation” de la géopolitique brésilienne est maintenant terminé, et elle est devenue très populaire dans le pays. Ses théories sont dorénavant portées par les universités et les think tanks qui permettent au Brésil de se penser dans le monde en dehors du seul paradigme de la puissance territoriale. Mais qu’en est-il de sa réelle place dans le monde au moment où l’extrême droite passe au pouvoir?

L’émergence internationale du Brésil
Depuis son indépendance en 1822, le Brésil s’est attelé à gérer et relier son vaste territoire. Sa place sur la scène internationale était supplantée par la gestion politique interne et particulièrement par l’intégration de la région amazonienne, condition sinequanon à l’unité de ce grand pays. Diplomatiquement, le pays tarde donc à s’imposer, ne trouvant ni sa place au sein de l’ONU menée par les puissants continents européen et nord-américain, ni au sein du BRICS, à l’ombre des géants émergents que représentent la Chine et l’Inde.C’est seulement depuis les années 90 que le pays émerge en tant que puissance internationale, notamment grâce à la multitude des ressources de son territoire. En 2000, tout s’accélère au rythme de la croissance folle qui agite l’économie du pays. Alors leader des matières premières minérales, agricoles et énergétiques dans le monde, il s’impose comme leader stratégique de l’Amérique du Sud. Membre éminent du Mercosur et de l’UNASUR, le Brésil s’impose sur le sud du continent et oeuvre à l’intégration économique du territoire. Pendant le présidence de Lula entre 2003 et 2011, ce pays historiquement centré sur lui-même, devient une puissance ouverte sur l’extérieur. Le pays augmente considérablement son nombre d’ambassade, et devient alors un interlocuteur pacifique en Amérique latine, pour le reste du monde. Le pouvoir brésilien tente même de prendre sa place sur la scène diplomatique en intervenant en 2002 contre la seconde guerre d’Irak. José Bustani, à la tête de cette négociation, fut aussi l’homme qui œuvra pour renforcer le lien stratégique entre Paris et Brasilia, en sa qualité d’ambassadeur du Brésil en France. Malheureusement, la croissance du pays est cyclique, et la crise financière mondiale de 2008, suivie par la chute du prix des matières premières en 2014 a fait perdre de sa superbe à l’économie brésilienne et ipso facto à sa position de leader en Amérique du Sud et dans le monde.

Un pays émergent contrarié par la crise de 2014
Pendant la présidence de Lula, le pays est très fort diplomatiquement et porté par une économie prospère ce qui permet à l’Etat de redistribuer les richesses à la population et donc de lutter contre la précarité. Mais ce modèle est fragile et ne peut fonctionner que si l’économie reste solide et que le prix des matières premières à l’international permet de faire entrer de l’argent dans les caisses. Malheureusement, en 2014, le Brésil fait face à la pire récession de son histoire. Après avoir connu un taux de croissance de son PIB de 3,5% entre 2003 et 2013, une baisse franche de la même valeur est enregistrée en 2015 et 2016. Pendant cette crise, qui marque la fin de la présidence de Dilma Roussef, l’Etat ne peut plus redistribuer ses bénéfices. Les inégalités et les fractures sociales réapparaissent et la violence dans le pays ne cesse d’augmenter. Le Brésil est alors la scène d’une forte corruption et d’une implication majeure de l’armée dans le règlement des problèmes internes. Ce recours à la force ne règle ni les problèmes de violence, ni les inégalités sociales flagrantes. Viennent s’ajouter à cette situation explosive, un racisme institutionnalisé vecteur d’une sorte d’apartheid social et racial. Malgré la politique inclusive de Lula, la structure inégalitaire de la société brésilienne n’a jamais été profondément impactée. Il n’a pas non plus réussi a créer le marché commun, si nécessaire en Amérique latine, ni à suffisamment booster la consommation interne du pays afin de réduire sa dépendance au marché international. Ces déboires internes affaiblissent la pays sur la scène internationale et engendre un repli nationaliste.

La fin d’un modèle politique
Le Brésil de la précarité animé par le ras le bol de la violence et de la corruption l’a emporté aux dernières élections présidentielles. L’effondrement de la droite traditionnelle a cédé la place à l’extrême droite menée par Jair Bolsonaro, un des rares hommes politique à avoir échappé au phénomène de la corruption. Élu président du Brésil le 28 octobre dernier, souvent affublé du nom de populiste ou de fasciste par ses adversaire les plus résolus, Jair Bolsonaro représente les menaces politiques qui taraudent les démocrates brésiliens et du monde. En effet, son programme nostalgique d’une des pires dictatures militaires en Amérique latine et ultra libéral sur le plan économique ainsi que ses propositions sécuritaires font craindre le retour de l’autoritarisme dans le pays. Encore plus inquiétant, sa critique des quotas en faveur des personnes noires et l’annonce d’une révision à la baisse des politiques sociales, ainsi que ses propos homophobes et misogynes mettent en danger les minorités brésiliennes et risquent d’engendrer des réactions internationales au nom des droits de l’homme. De plus, sa proximité avec l’Eglise évangélique laisse augurer d’une pratique de la politique arbitrée in fine par Jair Bolsonaro au nom de Dieu, puisque selon ses mots, il a vaincu dans les urnes, «grâce à Dieu». La démocratie brésilienne est donc en danger, et sur le plan international le bilan pourrait être tout aussi mauvais. Avec à sa tête Jair Bolsonaro, le Brésil risque de devenir une puissance de nuisance à l’international alors qu’il était au moment de Lula une force de proposition.

Le futur international du Brésil
Alors que le parti des travailleurs était très investi dans les groupes multilatéraux notamment en Amérique du Sud, Bolsonaro opte pour une rupture complète avec ce modèle et privilégie les relations bilatérales. Il annonce d’ailleurs que le Mercosur n’est pas sa priorité. L’action internationale de Bolsonaro s’oriente autour d’un programme minimal dans le but de retrouver le bloc occidental. Il prône le bilatéralisme vers les Etats-Unis, Israël et L’Italie; Et vers l’Asie, il privilégie les relations avec le Japon, Taiwan et la Corée du sud souvent cités comme exemple en termes de développement économique. L’appétence à la bilatéralité du président brésilien le rapproche de son homologue nord-américain. Donald Trump a clairement soutenu la candidature de Bolsonaro et leur relation presque personnelle accentue l’alignement du Brésil à la politique américaine. En effet, l’Amérique de Trump fait office de modèle pour Bolsonaro dont le système ultra libérale rompt idéologiquement avec le parti travailliste associé aux pays communistes. Sur la politique extérieure, il y a aussi convergence avec les Etats-Unis au sujet du Venezuela qui est pris comme repoussoir. Un autre allié choisi du Brésil est Israël, reconnu par Bolsonaro comme le pays représentant le peuple élu de dieu. La question périlleuse de Jérusalem est donc toute tranchée. D’autre part, Il risque d’y avoir une rupture, au moins idéologique, avec la Chine puisque selon Bolsonaro, les chinois représentent le communisme. Néanmoins, la Chine représente aussi un investisseur très important au Brésil. Dans cette optique, le président, très soucieux de l’économie de son pays, opte pour un positionnement d’entre deux comme il peut le faire avec Israël en soutenant idéologiquement le pays, tout en commerçant avec les pays arabes. Cet intérêt pour le commerce extérieur marque un point de rupture dans la politique internationale de Bolsonaro, et pourrait permettre d’assouplir ses visions idéologiques.

Cette position diplomatique d’entre deux appelle à la prudence, mais nous offre aussi une marche de manœuvre intéressante. En effet, l’intérêt économique du président brésilien pourrait donner un levier à la communauté internationale pour imposer le respect de la démocratie et des droits de l’homme sur son territoire. Il ne faut pas oublier que le Brésil, malgré la crise qu’il a vécu ces dernières années, voit son économie repartir, et reste un acteur majeur des relations internationales. Le Brésil est pour la France un partenaire commercial important qu’il est nécessaire de conserver. C’est en effet en ces temps de crise et de montée du populisme que nos liens sont peut être les plus importants. Il ne faut donc pas sous estimer les relations bilatérales de la France et du Brésil.

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